Peut-on croire aux TIC vertes?

Le numérique a longtemps véhiculé une image de technologie propre. La dématérialisation, parce qu’elle permet de diminuer la consommation de papier et de réduire les déplacements, aurait un impact environnemental positif. Ces 5 dernières années, de nombreuses études ont sensiblement nuancé cette idée. Le rapport conjoint du CGEDD et du CGTI (Rapport TIC et développement durable, 2008) fait état d’une lourde facture énergétique pour l’industrie numérique :

  • entre 12 et 15% de la consommation électrique dans les pays industrialisés, compensant intégralement les efforts faits sur les frigos, machines à laver et éclairage ;
  • 2% des émissions de gaz à effet de serre globales, autant que l'aviation ;
  • des effets perceptibles sur la demande mondiale en matières premières, qui est déjà tendue ;
  • une filière de déchets mal contrôlée, ceux-ci finissant régulièrement dans le tiers-monde, avec leurs toxiques.

Nonobstant des effets pourtant prévisibles, le numérique, base de la dernière révolution industrielle, est entré dans nos vies et nos économies. Il semble impensable aujourd’hui d’utiliser une autre technologie pour réaliser nos systèmes de communication et de transmission de l’information. Prenant conscience des effets importants du numérique sur l'environnement, à la suite notamment des actions d'associations écologistes telles que Greenpeace ou le WWF, le secteur marchand a commencé à défendre l'idée d'un « verdissement » de nos sociétés par les TIC. Peut-on y croire ?

L'étude SMART 2020 soutient ainsi que les TIC pourraient permettre de réduire les émissions de GES globales de 15% d'ici 2020. A l'examen, tout repose en fait sur des hypothèses de substitution de techniques à d'autres techniques. La commande numérique remplacerait la commande mécanique, énergivore ; les biens informationnels remplaceraient les biens matériels ; la communication remplacerait le déplacement, etc. Quand on met en regard ces promesses avec les études spécialisées qui existent sur chaque solution, on déchante un peu, car l'effet n'est nullement garanti. La substitution dépend en général d'une modification de la fonction sociale que les études comme SMART 2020 considèrent comme inchangées, ou au moins équivalentes. Et ce changement peut très bien se faire dans le sens d'une augmentation de la consommation, et non d'une réduction. Donc tout dépend du comportement des acteurs.

Il faut donc s’interroger sur les facteurs qui amèneraient les acteurs de l’industrie numérique à un comportement « vert », favorable à l’environnement :

Côté équipementiers, le premier horizon est le respect de la réglementation, le second vise l'efficacité énergétique, notamment parce que cela va souvent de pair avec des objectifs commerciaux (autonomie des terminaux mobiles etc.). L’éco-conception est un objectif plus ambitieux. Mais la stratégie de croissance n'est pas mise en cause, or elle a un impact majeur sur les produits et leur pénétration dans la vie quotidienne.

Côté distributeurs, l'écho est à peu près le même, à une place différente. L'efficacité énergétique est aussi un objectif consensuel, le passage à la fibre optique permet par exemple d'augmenter beaucoup le débit tout en diminuant la consommation énergétique. La réglementation en particulier leur impose de récupérer les produits en fin de vie, ce qui leur permet de décliner de nouvelles offres fondées sur le réemploi ou le non-renouvellement des appareils. Le distributeur étant en contact avec le consommateur, à la différence de l'équipementier, des liens se sont souvent noués avec les associations pour mettre en place un affichage environnemental. Mais là encore la stratégie de croissance n'est pas mise en cause. Et elle a ici un profit particulier. Si l'équipementier est sur une économie d’entreprise en vendant des appareils sur le marché, le distributeur est sur une économie de réseau dans laquelle le storytelling est très important. Une économie de réseau, c'est une situation de la poule et de l'œuf : le téléphone n'est utile que quand un grand nombre de personnes en a un, aussi le premier acheteur n'a-t-il pas d'intérêt évident à en acheter un. Au-delà d'un certain taux d'équipement toutefois le réseau devient indispensable. Il faut donc persuader une minorité de la population (les early adopters) de l'avenir du système, leur expliquer qu'ils sont en avance sur leur temps, pour faire basculer l'ensemble. Une telle approche écarte d'emblée toute possibilité de discussion rationnelle, puisqu'il s'agit de jouer sur les passions et l'investissement affectif.

Côté consommateurs, le storytelling et l'économie de réseau marche à plein puisque les côtés négatifs sur le plan écologique ne sont pas perçus par les consommateurs, et que les produits numériques sont considérés comme étant devenus de plus en plus nécessaires. Seul le problème sanitaire des ondes électromagnétique est pointé du doigt, et c'est par des associations qu'il a été porté sur la place publique. Interrogé sur les moyens d'agir, le consommateur voit l'information suivante : payer plus cher pour des produits plus verts, ou ne pas acheter, tout simplement.

Côté associations, c'est surtout le secteur marchand qui est pointé du doigt, sous un angle de substitution. L'idée est que des produits plus propres et plus économes peuvent replacer ceux qui sont « sales ». Mais certaines associations comme le WWF soutiennent les conclusions de rapports tels que SMART 2020. Les associations échouent en grande partie à informer les consommateurs, elles ne parviennent qu'à réaliser des coups médiatiques, en raison notamment de leur petite taille. Les associations qui soutiennent le non-achat, solution de bon sens et compatible avec le libre-choix du consommateur, ne sont pas directement impliquées dans la définition de ce qu'est une TIC verte, elles œuvrent dans la société avec un impact réel mais difficile à évaluer.

Côté autorités publiques, c'est la recherche de la croissance économique qui prévaut, elles interviennent d'ailleurs dans le storytelling et le financement des investissements initiaux en matière d'infrastructures numériques. Elles sont donc aussi intéressées par le retour sur investissement en termes de captation de la valeur ajoutée dans la division du travail. L'intégration de l'environnement est marginale, elle se fait dans la mesure où elle ne remet pas en cause ces objectifs. La société de l’information et des médias est au service de la croissance et de l’emploi.

La dynamique du transfert de responsabilité

On se retrouve donc dans une situation dans laquelle chacun attend de l'autre qu'il agisse. Le consommateur attend des directives claires de la part des autorités, n'ayant pas tellement confiance dans la motivation écologique des vendeurs, dont le souci premier est effectivement ailleurs ; les autorités publiques, soucieuses de préserver l'expansion du secteur, attendent de l'industrie des solutions techniques permettant de concilier environnement et développement ; et les industries attendent du consommateur l'expression d'une demande pour des produits qu'elles jugent plus « verts » que leurs concurrents, tout en attendant de la part des autorités publiques des règles claires en matière environnementale.

Quelle est la recette pour casser cette dynamique ?

Il n'y a pas de recette miracle. L'accumulation économique semble difficilement compatible avec une réduction des impacts sur l'environnement qui soit à la hauteur des objectifs affichés, notamment en termes de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Faute d'une telle remise en cause, faute de prendre au sérieux cette autre forme de richesse qu'est la nature, les promesses sont condamnées à être trahies puisque ce qui est fait d'un côté est défait de l'autre.